Par un paradoxe, qui n’est hélas qu’apparent, l’inauguration du " Muséoparc " d’Alésia, plutôt que d’être l’occasion de mieux faire connaître la civilisation gauloise et la romanisation qui a suivi la fameuse défaite, a surtout eu pour effet médiatique la résurgence d’une pseudo " querelle d’Alésia ". J’avais commenté la semaine dernière le discours éclairant du Premier Ministre sur la défaite " fondatrice " et sa mise en relation avec la tuerie de Toulouse (
http://jeanpauldemoule.wordpress.com/2012/04/05/alesia-ou-la-defaite-fondatrice/
). Il faudrait aussi évoquer l’architecture elle même du nouveau bâtiment, dû à Bernard Tschumi et où, comme pour son musée de l’acropole à Athènes, la beauté du geste architectural est contredite par une muséographie, ou plus exactement une scénographie, où les préoccupations de transmission de la connaissance sont passées une fois de plus à l’arrière plan au profit des manies scénographiques du moment. Mais ce sera pour une autre fois. Là, c’est le reportage de France 2 dans le JT du 15 mars 2012 qui nous arrêtera :
http://www.francetv.fr/culturebox/bourgogne-ou-jura-mais-ou-est-donc-alesia-86629
. Reportage, selon le générique, de Florence Griffond (avec F. Faure, G. Truffaut, V. Castel et M. Gouiric). Lequel a fait que tous les articles et reportages consacrés dans les médias à Alésia ont été suivis de nombreux appels et courriers d’auditeurs et de lecteurs au sujet de la " vraie » localisation.
On sait qu’une cinquantaine de localisations fantaisistes ont été proposées pour Alésia, dans le sillage de Georges Colomb, universitaire progressiste et auteur du Sapeur Camember, qui avait opposé Alaise en Franche-Comté aux recherches impériales. On sait que l’une des dernières en date est celle de l’archiviste André Berthier dans les années 1960 qui, contre l’avis du Directeur des Antiquités mais avec l’appui d’André Malraux et du Conseil général, fit pratiquer des fouilles sur le plateau de Syam à la Chaux-des-Crotenay dans le Jura, fouilles qui se poursuivirent dans les années 1980 et ne découvrirent jamais que de rares vestiges du Haut Moyen Âge, ce que confirmèrent dans les années 1990 des sondages préventifs. Retombée quelques temps, l’affaire de la Chaux-des-Crotenay est ressortie, selon un cycle usuel, dans les années 2000, avec cinq articles du journal Libération au mois d’août 2000, suivis en 2004 de L’imposture Alésia de la latiniste Danielle Porte, et enfin en 2008 de L’histoire interdite : révélations sur l’histoire de France du journaliste Franck Ferrand. Depuis, elle est là.
Le livre de Danielle Porte trônait en piles à sa sortie sur les tables de la Fnac alors qu’on y cherchait en vain la publication des fouilles de Michel Reddé, Alesia : l’archéologie face à l’imaginaire (2003). Le livre de Danielle Porte avait été préfacé par Jacques Bouveresse, professeur d’épistémologie au Collège de France, qui y rappelait la relativité des théories scientifiques. Un reportage de Benoît Bertrand-Cadi sur Canal Plus le 12 décembre 2008, "Alésia : la bataille continue», reprit aussi la thèse en s’appuyant sur le livre de Franck Ferrand et suscita quelques débats télévisés. Je refusais, comme Michel Reddé d’ailleurs, d’y participer, tant lesdits débats paraissaient biaisés d’avance, notamment sur France 2 et sur La Chaîne Parlementaire. Nous fûmes plusieurs à signer néanmoins une pétition (" Alésia : quand investigation rime avec déformation … "), laquelle entraina des contre-déclarations de Franck Ferrand et Danielle Porte (cf. par exemple :
http://www.alesia-retrouvee.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=224&Itemid=267
).
Dans de tels débats, comme l’a bien montré la sociologue Marianne Doury avec Le débat immobile : L’argumentation dans le débat médiatique sur les parasciences (1997), les scientifiques sont toujours perdants, quoi qu’ils fassent. Au fond, ce dilemme n’est pas sans en rappeler un autre : faut-il discuter avec l’extrême droite ? Car ou bien on refuse, et on lui laisse le champ libre, ou bien on vient, et on la reconnaît d’emblée comme un interlocuteur de même niveau. Certes, la question d’Alesia est plus innocente, mais c’est aussi une certaine image de la recherche scientifique et de l’archéologie, et finalement du bon usage de la raison critique, qui sont en jeu. La bonne réponse est sans doute dans les faits correctement exposés, et non pas dans les débats médiatiques. J’avais fait partie de ceux qui ont poussé dans les années 1980 à ce qu’on reprenne les fouilles de Glozel, lesquelles ont montré qu’il n’y avait jamais eu de site archéologique – mais elles n’ont jamais été exhaustivement publiées de par la pusillanimité de l’administration.
En fait, il faut trois conditions pour qu’une " affaire " scientifique prenne dans les médias, et donc dans le grand public :
- Il faut qu’elle soit simple à comprendre, et se résume finalement à un affrontement binaire. Situer Alésia ici ou là, et parler tout de suite d’une " querelle " ou d’une " bataille ", c’est simple. France 2 aurait-elle consacré un reportage à la question de la romanisation de la Gaule, ou bien au rôle ambigu des Gaulois dans le récit national, ou bien aux derniers acquis de l’archéologie préventive sur la civilisation gauloise (comme on peut le voir à l’actuelle exposition de La Villette) ? Du point de vue de l’histoire réelle, il est d’ailleurs parfaitement insignifiant que Vercingétorix ait été assiégé sur telle butte témoin bourguignonne, ou sur telle autre à quelques dizaines de kilomètres de là.
- Il faut que l’ " affaire " binaire oppose la froide science officielle et ses certitudes figées à un groupe d’amateurs enthousiastes qui luttent désespérément pour la vérité. Le reportage de France 2 est de ce point de vue exemplaire. Il reprend en outre un argument massue de France Ferrand : ce sont pour de purs intérêts financiers liés à l’industrie touristique que la " science officielle " s’accroche désespérément au site d’Alise-Sainte-Reine. France 2 l’annonce dès la première phrase du reportage : Ce Muséoparc " est un musée flambant neuf, qui a coûté 27 millions d’euros ". On est bien d’emblée dans le scénario " David contre Goliath ", où la journaliste comme le téléspectateur ne peuvent que s’identifier à David. Et, en fin de reportage, après avoir montré l’accumulation de preuves amassées par le petit groupe d’amateurs en faveur du site franc-comtois, la journaliste assène : « le ministère de la Culture leur a toujours refusé [l’autorisation de fouille] ». Sans faire mention des fouilles déjà effectuées sur le site, évidemment. Quant à Franck Ferrand, il annonce en quatrième de couverture : " Le présent ouvrage va me faire des ennemis, m’attirer la condescendance des mandarins et peut-être, me créer des ennuis. On ne s’attaque pas impunément à certains bastions" ….
- Il faut que lesdits amateurs fassent montre de technologies innovantes, face aux méthodes usées et conservatrices de la science officielle. L’affaire de Glozel avait repris dans les années 1980 à la suite d’une prospection électrique qui avait signalée des " anomalies " et de datations par la toute nouvelle thermoluminescence (en fait erronées). André Berthier avait appliqué une méthode dite du "portrait-robot " et d’investigations cartographiques. Maintenant, un architecte a fait sur le plateau de Syam une détection au laser aéroporté (lidar), qui montre des structures quadrangulaires géologiques ou liées à des extractions de matériaux – en tout cas bien éloignées de ce que seraient les fondations de tours de siège en bois comme il est affirmé.
Ces trois conditions réunies, l’ "affaire" est bien là pour longtemps. Aucune réfutation n’y fera rien, car elle ne fera que prouver l’agressivité défensive de la science officielle. Aucune nouvelle fouille sur le plateau de Syam non plus, car le bon endroit sera toujours ailleurs. C’est pourquoi j’ai déjà plaidé pour que les collections de Glozel soient classées et protégées, car elles appartiennent désormais au patrimoine de l’histoire de l’archéologie avec toutes ses découvertes, vraies ou fausses.
Reste pour chacun d’entre nous le choix délicat de participer ou non à de telles émissions. Je me suis fait moi-même piégé plusieurs fois, par exemple dans l’émission dominicale de Robert Arnaud en 1998 sur France Inter et consacrée à Glozel, ou encore dans le documentaire de Dimitri Grumblat diffusé le 10 novembre 2009 sur France 4 et consacré à l’ " Apocalypse du 20.12.2012 ". Dans la première, j’exposais les motifs pour lesquelles Glozel était faux, puis j’expliquais toutes les raisons sociologiques de son succès ; seule la première partie fut conservée, me plaçant seulement dans le rôle de la " froide science officielle qui s’accroche à ses certitudes ". Dans le second, j’expliquai d’une part que la terre et les civilisations ont connu un certain nombre de cataclysmes, et d’autre part qu’aucune des preuves de l’apocalypse annoncée pour 2012 ne tenait. Evidemment, il n’en est resté que la première partie ! Du coup j’ai été contacté en décembre dernier, cette fois par Canal Plus, pour un " débat " prometteur où j’aurais représenté les scientifiques qui croyaient à l’apocalypse de 2012. J’ai dû les décevoir, tout en leur expliquant qu’une émission de démontage de cette nouvelle croyance apocalyptique serait une œuvre de santé publique pour les téléspectateurs. La personne m’a dit qu’ils allaient réfléchir et qu’ils me rappelleraient. Mais je n’ai jamais été rappelé, bien sûr …
En 1827, Jean-Baptiste Pérès, bibliothécaire à Agen, avait publié en fascicule Comme quoi Napoléon n’a jamais existé. Il y démontrait que ce n’était qu’un mythe solaire – ne serait-ce qu’avec la proximité phonétique entre " Napoléon " et " Apollon ", entre " Laetitia " (mère du premier) et « Leto » (mère du second), avec les douze maréchaux comparables aux douze signes du zodiaque, etc – sans compter le lever du soleil le 2 décembre dans l’axe de l’arc de Triomphe. Dans mon livre On a retrouvé l’histoire de France, je conclus le chapitre sur " Les faussaires du passé ", lequel évoque en particulier Glozel, Alésia et le Saint-Suaire, sur la démonstration de l’inexistence du Père Noël :
" Étant donné le temps disponible (la Nuit de Noël), le nombre de foyers à visiter (même compte tenu du décalage horaire), et le poids des cadeaux, le traîneau du Père Noël et ses rennes représenteraient une masse totale de 353.430 tonnes volant à 1040 km/seconde, soumise alors à un échauffement (14,3 quintillions de joules par seconde) et à une attraction (17 500 fois l’attraction terrestre) tels que tout l’attelage se désintègrerait au décollage… ".
Et pourtant, qui oserait affirmer que le Père Noël n’existe pas ?…
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PS : Quant aux émissions à venir cette semaine sur ledit livre :
- Fabienne Chauvière, Les Savanturiers, France Inter : 15 avril (0h-01h) :
http://www.franceinter.fr/emission-les-savanturiers-jean-paul-demoule-archeologue
- Vincent Charpentier, Le Salon Noir, France Culture : 18 avril (14h30-15h) :
http://www.franceculture.fr/emission-le-salon-noir-on-a-retrouve-l%E2%80%99histoire-de-france-2012-04-18
- Monique Atlan, Dans quelle étagère, France 2, les 16 et 17 avril :
http://tv.sfr.fr/guide-tv/emission/France-2/Dans-quelle-eta-gere-12-62158619/
le livre de Michel Reddé sera réédité le mois prochain :
http://www.actes-sud.fr/catalogue/antiquite/alesia-ne